Le savon d’Alep est-il trop alcalin pour les peaux fragiles ? Ce que dit la pédiatrie
Sur presque toutes les fiches produit, la même promesse revient. Le savon d’Alep serait « adapté à tous les types de peaux, même les plus fragiles ». Bébé y compris. C’est un argument de vente imparable, vieux de plusieurs millénaires. Une étude pédiatrique publiée en décembre 2025 vient pourtant le nuancer sérieusement.
Le problème ne tient ni à l’huile d’olive ni à l’huile de baies de laurier. Il tient à la chimie même du savon.
Une promesse universelle : « convient à toutes les peaux, même bébé »

Tapez « savon d’Alep peau sensible » dans un moteur de recherche. Vous obtiendrez des dizaines de fiches quasi identiques : hypoallergénique, sans additif chimique, idéal contre l’eczéma, le psoriasis, les croûtes de lait. Certaines vont jusqu’à recommander le produit dès le premier bain du nouveau-né.
Cette unanimité marketing repose sur un raisonnement simple, presque intuitif. Deux ingrédients, aucun conservateur de synthèse, donc aucun risque. Une formule courte limite effectivement le nombre de substances auxquelles la peau est exposée. Mais « naturel » ou « minimaliste » ne veut pas dire dépourvu de tout potentiel irritant. L’huile de laurier elle-même a fait l’objet de rares cas publiés de dermatite de contact allergique. Et surtout, rien de tout cela ne renseigne sur le pH.
Un savon peut être parfaitement naturel et rester chimiquement agressif pour une barrière cutanée immature. Les deux propriétés n’ont rien à voir l’une avec l’autre.
Ce que dit une étude pédiatrique de 2025 sur le pH des savons en pain
L’étude a été publiée le 12 décembre 2025 dans la Revista Paulista de Pediatria, revue à comité de lecture de la Société de pédiatrie de São Paulo. Ses auteurs, une équipe de l’Université fédérale du Paraná, ont mesuré le pH de 96 produits nettoyants pour enfants vendus dans une capitale brésilienne.
Le protocole est simple mais rigoureux : dilution à 1 % dans de l’eau distillée, mesure au pH-mètre calibré, répartition en trois catégories de produits.
Les résultats ne laissent pas beaucoup de place à l’interprétation.
- Savons en barre : pH compris entre 8,01 et 11,01, moyenne de 10,25. Sur les 34 échantillons testés, 100 % dépassaient un pH de 8.
- Syndets (savons synthétiques liquides) : pH compris entre 4,99 et 7,78, moyenne de 6,00, la catégorie la plus proche du pH physiologique cutané (5,0 à 5,5).
- Savons liquides classiques : pH moyen de 6,50, entre 4,54 et 8,08.
Aucun savon en pain de l’échantillon n’affichait un pH réellement proche de celui de la peau. Pas un seul. Les auteurs sont explicites : les savons en barre ne conviennent pas au nettoyage cutané des enfants, contrairement aux syndets, qui s’en approchent nettement plus.
Le savon d’Alep n’a pas été testé nommément dans cette étude sud-américaine. C’est une nuance importante, à garder en tête pour la suite. Ce que l’on peut affirmer avec certitude : le savon d’Alep traditionnel, huile d’olive et huile de baies de laurier saponifiées à l’hydroxyde de sodium, est un véritable savon obtenu par saponification, et ce type de savon présente généralement un pH alcalin. La chimie ne fait pas d’exception pour les recettes ancestrales. Ce que l’on ne peut en revanche pas affirmer, c’est que les valeurs précises mesurées dans l’étude, 8,01 à 11,01, s’appliquent telles quelles au savon d’Alep. L’inférence chimique est solide. L’extrapolation numérique ne l’est pas.
Pourquoi cette alcalinité pose-t-elle problème chez l’enfant ? À la naissance, le pH cutané est presque neutre, autour de 7,5. Il chute ensuite vers 5,5 durant les premières semaines de vie, à mesure que le « manteau acide » de la peau se met en place. Une revue scientifique publiée le 3 février 2025 dans la revue Cosmetics a documenté le rôle central de ce pH de surface dans l’intégrité de la barrière cutanée, avec des implications directes pour l’eczéma et le psoriasis. Cette revue ne porte pas sur le savon d’Alep en particulier. Elle éclaire en revanche pourquoi un pH mal ajusté peut fragiliser une barrière déjà instable, celle d’un nourrisson ou d’une peau atopique.
Pourquoi le surgraissage ne suffit pas à régler le problème
Faut-il pour autant jeter son pain de savon d’Alep ? Pas pour tout le monde. Mais il faut arrêter de le présenter comme une solution pour les peaux les plus fragiles.
Certains argumentaires commerciaux mettent en avant le taux de surgraissage, c’est-à-dire la quantité de corps gras volontairement laissée non saponifiée lors de la fabrication. L’idée : un excédent d’huile déposerait un film protecteur sur la peau. Le mécanisme n’est pas absurde. Des travaux existent sur l’intérêt des lipides libres dans les nettoyants pour préserver l’intégrité de la barrière cutanée. Mais aucune donnée ne permet d’affirmer qu’un savon d’Alep surgras devienne, de ce seul fait, une option sûre pour un nourrisson. Le surgraissage ne change pas fondamentalement le pH mesuré du savon. Et le film lipidique qu’il dépose ne garantit pas systématiquement un effet moins asséchant que les autres savons, comme le rappellent d’ailleurs certaines synthèses sur les soins de la peau.
Pour les nouveau-nés et les enfants avec un terrain atopique, les recommandations dermatologiques vont dans une autre direction. Elles privilégient les nettoyants sans savon, de type syndet, formulés à un pH neutre ou légèrement acide, plutôt qu’un savon traditionnel, même surgraissé. C’est exactement la conclusion de l’étude brésilienne elle-même : ce sont les syndets, pas les savons en barre aussi doux soient-ils, qui se rapprochent du pH physiologique.
En Suisse romande, l’enseigne La Magie du Naturel s’est fait une spécialité des cosmétiques naturels, savon d’Alep compris, avec plusieurs taux d’huile de laurier et des formats aussi bien solides que liquides.
Pour un usage quotidien chez l’adulte à peau normale, piocher dans une gamme de savons d’Alep aussi variée reste un choix parfaitement défendable. Pour un nourrisson ou un eczéma sévère en revanche, mieux vaut se tourner vers un syndet, quitte à réserver le savon d’Alep à d’autres usages du quotidien.
Pour qui le savon d’Alep reste un bon choix malgré son pH
Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain, façon de parler. Pour une peau adulte normale, sans pathologie particulière, cette élévation du pH reste généralement transitoire : la peau dispose de mécanismes qui lui permettent de retrouver progressivement son équilibre acide dans les heures qui suivent le lavage.
Le savon d’Alep garde de vrais atouts :
- une composition courte, sans parfum ajouté ni conservateur de synthèse dans les versions les plus pures, ce qui limite les excipients auxquels la peau est exposée
- un compromis raisonnable pour les peaux normales à grasses, où l’organisme neutralise rapidement un pH ponctuellement élevé
Pour une peau à tendance grasse ou pour un usage ponctuel, il reste un choix défendable. Le problème se pose surtout en marge : nouveau-nés, eczéma sévère, dermatite atopique active, peaux très réactives.
Ce qu’il faut vérifier avant d’en donner à un nourrisson ou une peau très réactive
Avant d’introduire un savon en pain, savon d’Alep inclus, dans la routine d’un bébé ou d’une peau fragile, quelques vérifications s’imposent.
- Faire un test cutané préalable sur une petite zone, avant tout usage généralisé, et attendre 24 heures.
- Envisager un nettoyant syndet à pH neutre ou légèrement acide pour les peaux les plus à risque, plutôt qu’un savon traditionnel même surgraissé.
- Hydrater ensuite avec un émollient adapté à l’âge et au type de peau.
- Espacer les usages chez les peaux très sèches ou atopiques, plutôt que d’en faire un savon quotidien.
- Demander l’avis d’un pédiatre ou d’un dermatologue en cas d’eczéma constitué ou de dermatite atopique diagnostiquée.
Conclusion nuancée
Le savon d’Alep n’est pas un produit dangereux. Il reste l’un des nettoyants les plus purs du marché sur le plan de la composition. Mais « pur » et « physiologiquement adapté » sont deux choses différentes. L’étude brésilienne de décembre 2025 a le mérite de le rappeler noir sur blanc : sur 34 savons en barre testés, aucun n’affichait un pH compatible avec la peau d’un enfant.
Pour un adulte à peau normale, la question ne se pose presque pas. Pour un nourrisson, une peau atopique ou un eczéma actif, elle mérite d’être posée avant l’achat. Pas après la première irritation.
